Pourquoi les hommes aiment les montagnes
Conte canadien



Après avoir créé le monde, le Grand Esprit réfléchit un moment et se dit :
– Avant de créer les hommes qui peupleront la terre, il me faut d’abord façonner les endroits où ils iront vivre. Ces derniers doivent être particulièrement beaux pour que mes enfants aient plaisir à y habiter. A leur intention, je vais donc créer les montagnes, les prairies et les forêts. Puis, je ferai en sorte que toutes les terres soient baignées par les flots azurés de la mer.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le Grand Esprit recouvrit en un instant la terre d’un doux manteau vert tendre. Puis, il embellit les prairies en y faisant pousser de véritables tapis de fleurs et égaya le sombre feuillage des forêts en y faisant apparaître une multitude d’oiseaux au plumage multicolore. Quant à la mer, il la peupla de créatures merveilleuses et d’animaux de toutes tailles. Après avoir contemplé son œuvre, il déclara :
– Mes enfants succomberont certainement au charme des prairies, des forêts et des mers. Mais j’ai bien peur qu’en comparaison les montagnes chères à mon cœur leur paraissent sombres et inhospitalières avec leurs roches et leurs cailloux gris. Comment faire pour que mes enfants aient envie d’y vivre et apprennent à les aimer ?
Longtemps, le Grand Esprit chercha un moyen de rendre les montagnes attrayantes. Après mûre réflexion, il finit par créer d’innombrables pierres scintillantes. Certaines étaient bleues, rouges, vertes ou jaunes. D’autres étaient même parées des couleurs brillantes de l’arc-en-ciel.
– Mes enfants seront sensibles à la beauté, se dit le Grand esprit. Il me suffit donc d’éparpiller toutes ces pierres précieuses dans les crevasses qui zèbrent les montagnes pour que les hommes, attirés par leur éclat, se mettent à les chercher. Ainsi, à force de sillonner mes montagnes adorées, ils finiront certainement par les aimer.
Admirant la beauté des pierres qu’il venait de créer, le Grand Esprit changea toutefois d’avis :
– Comme vous êtes jolies mes petites pierres ! Je ne peux vraiment pas me résoudre à vous faire toutes disparaître sous les rochers ! Il faut au moins que certaines d’entre vous soient visibles de loin pour que les enfants encore trop petits pour escalader les montagnes ne soient pas privés du plaisir de vous admirer.
Au moment où le Grand Esprit finissait de parler, le vent du sud se mit soudain à souffler en chantant doucement la beauté des forêts mêlées d’ombres et de lumière, la grâce des oiseaux perchés sur les branches des arbres, la douceur des jours d’été ensoleillés, le son cristallin des vagues venant s’échouer sur le rivage et l’éclat argenté de la lune et des étoiles. Charmé par ce chant, le Grand esprit se tourna vers le vent du sud et lui dit :
– Puisque tu chantes si bien, voici quelques jolis présents pour ta demeure estivale. Je suis certain que tu les apprécieras et que tous les enfants des hommes les aimeront.
Aussitôt, les petites pierres qui jonchaient le sol s’animèrent. Portées par les ailes multicolores qui venaient de leur pousser, elles prirent leur envol dans le soleil et suivirent le vent du sud jusque chez lui.
Dans son ardent désir de faire en sorte que les hommes aiment les montagnes, le Grand Esprit venait de créer les premiers papillons, lesquels ne sont autres que les gemmes qu’il n’a pas pu se résoudre à enfouir dans la terre ! Et depuis ce jour, les gracieux papillons sont là pour guider les hommes vers les montagnes et leur faire aimer leur beauté sauvage.

Isabelle Lafonta, Histoires de montagnes © Flies France, 2004